Ca a commence comme tous les matins. Les yeux rives aux meules qui epandent sur la route de cette farine noire dont on ne fera jamais de pain ou de gateau au yaourt. Farine inutile donc qui semble
juste bruler le sol alentour. 'Burning alive, down on the ground' dit la chanson (
Napalm Love,
Air,
Pocket Symphony, 2007). C'est l'automne ici; on se
depeche de refaire les routes avant qu'elles disparaissent pour de bon.
Et je me reprends a penser aux rues de Khatanga. Khatanga, peninsule du Taimyr, 72 degres de latitude nord, 4000 habitants dont 2000 seraient employees, directement ou indirectement, pour
l'aeroport. Au temps de la guerre froide, celle d'avant, les goulags environnants et les camps militaires assuraient la maintenance de toutes les infrastructures: constructions en dur, routes,
ponts, canalisations. En 2002, il ne restait visiblement plus personne pour assurer ce role la, les goulags s'etant eteints avec leurs derniers prisonniers, et les camps militaires ayant laisse
derriere eux cette effluve permanente d'oxyde de fer dans l'air, a tel point qu'on y a la desagreable et permanente impression que l'on vient de se couper la levre.
A Khatanga, point de farine noire pour les routes, mais les residus des mines alentour dont on ne sait que faire. La technologie du terril n'a jamais atteint la toundra; c'est con: ca leur ferait
du relief. On en emporte partout, et toute la ville s'habille de ces aerosols noirs, a tel point qu'on en vient a attendre avec impatience le retour de la neige et de la glace. Horizon blanc de
l'hiver siberien moderne, on est bien loin des eons ou se creait le permafrost. 'The story is old, I know, but it goes on', disait Morrissey, dans ce dernier simple des
Smiths
finissants (
Last Night I dreamt that somebody loved me,
Strangeways, here we come, 1987).
Retour sur terre. Brant street North, direction sud. D'ici on voit le lac Ontario en surplomb encore, et l'escarpement juste derriere, comme pour nous proteger de la frontiere des USA a quelques
lieus au-dela. L'Ontario c'est un peu la Comte de Tolkien: si on n'y fait pas attention, il ne se passe rien en-dehors.
Je mets mes lunettes de soleil et d'un coup le monde se polarise: plus de bleu. Beaucoup plus. Je me surprends encore quotidiennement de la hauteur du ciel. ils ont du faire un truc ici. Prendre
une echelle, y monter et puis le jour ou l'on aura rencontre le ciel dur et froid, le pousser des deux mains pour se donner de la place. Si les bisons savaient monter aux echelles, ils auraient
surement fait le coup. Pas pour rien qu'il monopolisent les grandes plaines. C'est pas pour l'herbe, c'est pour l'horizon.
Une voiture me double par la gauche. Corvette de 1982. Blanche. Vitres teintees, et sur le flanc, ecrit en lettres capitales soufflees par le vent "Authentic Space car". Cela me fait immediatement
songer aux
Modern things de
Bjork, celles qui se sont cachees au fond des grottes en nous attendant (
Post, 1995 encore une fois). 1982, c'est la derniere chouette
annee des Corvette, avant qu'elles ne s'eteignent en 1983. Et depuis elles ne ressemblent a rien, comme la grande majorite des voitures americaines. Le 'style' ici semble avoir disparu au rythme de
l'engraissement des cerveaux et des ventres. Combien de nords-americains aujourd'hui pour se glisser dans le corps etrique d'une Sting ray?
Je passe devant un jardin dont la situation ne peut guere s'expliquer que par une attaque d'un regiment de groundhog nucleaires. Monceaux de terre retournes, en attente d'une autre meule sans
doute, et de ces jolis carres de gazon pre-decoupes dont les gens raffolent ici. L'alternative locale etant de desherber a la soude caustique, je ne sais plus de qui me plaindre. Juste l'humeur
qu'il faut pour
The Grassman de
Dodgy, sur cet album boucle des cheveux et du cerveau (
Homegrown, 1994, mais qui se sera surtout fait connaitre en... 1995!) dont je
ne me lasse jamais.
Les Canadiens me font marrer avec leur pretendu gout pour le progres ecologique. Pas besoin d'aller exhumer les sables bitumineux d'Alberta pour se rendre compte de la demesure du foutage de gueule
que cela represente. ici on ne roule QUE en 4x4, et QUE avec la clim a fond, fenetres ouvertes. Produire 10 fois moins d'emissions de CO2 que les Etats-Unis quand on est un pays qui porte 10 fois
moins d'habitants, je ne vois pas le miracle. De quoi entonner le classique
Disappointed in the sun de
dEUS (
In a bar under the Sea, 1995!) qui demeure dans le top
10 de mes chansons preferees toutes categories confondues.
On me double encore. Cette fois au son inattendu d'une petite clochette. La camionnette passe juste a cote, et un instant je me crois devant le camion du marchand de glace qui stationnait place du
General de Gaulle, Dainville, a la sortie de l'Ecole Montesquieu, a une epoque ou tout le monde se foutait encore de l'effet de serre.
Mais ce n'est pas le glacier, sans pour autant alterer la surprise: la petite camionnette vetuste et couverte de dessins faits main a sans doute voyage malgre elle dans une faille spatio-temporelle
qui l'aura fait s'echouer ici, maintenant. Le remouleur.
Ceci dit, avec la densite de tondeuses au kilometre carre, il aura du boulot par ici, Otzi, dans son camion bleu.
Vraiment une journee etrange , comme dirait Anna (
Anna Ternheim,
My secret,
Somebody Outside, 2004).
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